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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 12:00

Il marche. Il est seul. Il ne sait pourquoi, ni comment, il s’est retrouvé rue de l’Université, il ne reconnaît pas l’immeuble où il a habité près de trente ans plus tôt. Pourtant, la rue n’a guère changé, elle devait être déjà très semblable à ce qu’elle est maintenant. Peut-être certains porches qui étaient ouverts autrefois sont-ils aujourd’hui fermés, peut-être les bourgeois de ce quartier veulent-ils se calfeutrer encore plus, mais la rue, elle, est la même.

 

Il marche. Il recherche son passé, à moins que ce ne soit son présent. Qu’est devenu le jeune homme brillant, promis à un si bel avenir, qui arpentait lui aussi cette rue ? C’est un jour d’été, Paris est écrasé sous cette chaleur accablante qui s’abat parfois sur cette ville qui ne connaît pas la mesure. C’est l’après midi, la ville pourrait être endormie. Les bourgeois de la rue de l’Université ont quitté la capitale, ils sont sur la côte, ils sont entre eux. Lui, il n’est pas l’un d’entre eux, il n’a jamais voulu être l’un de ceux là. Pourtant, il est là, dans cette rue. Il marche. Il observe les immeubles, reconnaît les rues qu’il traverse, qui lui ont été familières, qui lui sont étrangères. Des étudiants sortent de la faculté de médecine, cela le surprend, en plein mois d’août. Ces jeunes hommes et femmes, promis à un avenir radieux, le ramènent à l’époque où lui aussi regardait insouciant le futur, où il croyait, naïf, rencontrer cet avenir brillant qu’on lui promettait par la simple vertu du travail bien fait, sans comprendre que, dans ce pays et à ce moment là, l’apparence avait beaucoup plus d’importance que la réalité.

 

Il marche. Il a quitté la rue de l’Université, il est rue Jacob. Il n’ira pas à Saint Germain des Prés, pas sur cette place près de l’église, cette place avec ses cafés fameux. Il n’en a pas envie et d’ailleurs, le jeune homme qu’il était n’aimait pas ces lieux de foule où l’on se montre. Il préférait déjà ces rues où ni les touristes ni les mondains ne vont. Bien des immeubles portent pourtant des plaques, pour rappeler qu’un musicien célèbre y a habité, qu’un traité important y fut signé, des plaques que personne ne lit.

 

Il marche, il aperçoit la place de Furstemberg. Non, il ne va pas s’y avancer. Il se souvient de cet endroit, il se dit qu’il l’aime. Mais non, il n’y va pas, il préfère continuer son chemin. Il sait pourtant qu’il va quitter les rues calmes, retrouver l’agitation, le boulevard Saint Germain. Il est seul, il restera seul dans la foule.

 

Marcher, marcher encore, sans but réel, sans même vraiment rechercher les traces du jeune homme qu’il a cru retrouver rue de l’Université. Il passe devant des immeubles où jadis il est entré, il le sait, mais les souvenirs ne s’imposent pas à lui, il avance dans la chaleur, il n’a pas de but, si ce n’est celui de se rencontrer lui-même. Le voici Place Saint André des Arts, il est passé devant quelques cinémas qu’il a fréquentés, où il a vu quelques classiques oubliés, dans une salle presque déserte, une autre après-midi, dans un autre temps, celui de sa jeunesse. Il remarque qu’ici, bien que la rue soit immuable, tout a changé. Les enseignes ne sont plus les mêmes, les restaurants ont disparu, la Rôtisserie Périgourdine a été remplacée par une pizzeria. Il s’en désole, il s’en moque puisqu’il n’a jamais mangé dans cet immeuble, ni sous son ancien nom, ni sous le nouveau.

 

Il ne sait pas où il va. Il est fatigué. Le jeune homme est un quinquagénaire. Il traverse la Seine, il est sur l’île de la Cité. Les touristes sont alignés pour visiter la Sainte Chapelle. Lui, il préfère aller se perdre au marché aux fleurs. Il remarque encore quelques plaques à la mémoire de braves tombés pour la Libération de Paris, ex-voto portant des noms dont, bientôt, plus personne ne se souviendra. Il se dit que ces jours là, bien avant sa naissance mais si proches, devaient ressembler à cette journée où il marche dans Paris: la même chaleur, les mêmes pierres. Pas de touristes bien sûr, des soldats, des coups de feu, la mort. Il pense à sa mort. N’est-il pas mort déjà ?

 

Il a perdu son compte en banque, dans la société où il vit, c’est comme si il était mort. Mais il s’en moque, cela n’a pas d’importance pour lui, il sait que de cette mort là, on finit par revenir.

 

Il est mort pourtant. Il a perdu sa femme. Elle l’a abandonné.

 

Il a perdu sa maîtresse, elle lui en a préféré un autre, plus jeune, plus riche, plus conforme à ce que la société attend d’un amant.

 

Il pense à cet homme qui représente tellement bien tout ce que lui a en horreur: l’amour de l’argent, le mépris de ceux qui n’ont pas les mêmes valeurs, la servitude acceptée au service de maîtres encore plus riches. Il n’a pas de haine pour cet homme qui a détourné sa maîtresse de lui. Non, il n’a pas de haine mais il sait qu’il va le détruire. Oui, le détruire, cet homme qu’il ne connaît pas, qui ne le connaît pas. Oui, le détruire, cet homme qu’il voit comme un symbole de tout ce qu’il déteste et qui l’a précipité dans la mort.

 

Il ne sait pas encore comment s’y prendre. Il sait qu’il va le faire. Cet inconnu va payer pour tous les autres, tous ses semblables qui ont détruit son monde en adorant leur seul dieu, l’argent.

 

Il entre dans une boutique du marché aux fleurs. Malgré les touristes, le calme y règne. Il observe une orchidée. Il cherche un plan pour détruire celui qu’il a désigné comme son ennemi.

 

Cet homme va mourir. Mais pas d’une mort physique, ce serait trop doux. Non, c’est à la mort sociale qu’il est condamné. Il sait que c’est injuste, car cet homme n’a commis aucun crime, n’a même pas cherché à lui nuire, pas directement, pas sciemment. Mais il est résolu. Cet homme, qui a détourné sa maîtresse en lui laissant entrevoir un monde de dupes, doit payer. Payer pour tous ses semblables.

 

Il aperçoit Notre-Dame. Il ne croit pas en ce dieu. Il lui parle parfois. Il lui arrive même d’entendre des réponses. Mais il ne croit pas en ce dieu qui se dit d’amour et laisse commettre tant d’atrocités, en son nom. Il a envie de demander à ce dieu comment s’y prendre pour immoler celui qu’il a désigné. Il n’attend pas de réponse.

 

Il sait qu’il devra trouver lui-même. Il n’est pas inquiet, il sait qu’il trouvera. Il ne sait pas quand, ni comment, mais il sait. Et il a tout son temps. Il est mort.

 

Chapitre suivant : Planification

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Published by lyonnelgroulez.over-blog.com - dans Crime passionnel
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commentaires

askelia 21/02/2011 12:03


je vous découvre avec plaisir


Lyonnel Groulez 22/02/2011 06:58



Un plaisir qui me donne celui de découvrir vos mots!



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