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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 13:00

C’est une errance.

 

L’homme qui est observé dans ce roman a perdu les attributs que la société veut voir chez ses bons représentants. Il dit qu’il est un mort. D’une certaine façon, il l’est. Pas autant que ceux qui mendient dans le métro ou ailleurs. Mais il n’a plus de place dans ce monde qu’il a connu, dont il a été rejeté à la suite de circonstances qu’il n’a ni su, ni voulu vraiment contrôler.

 

Il essaie parfois de retrouver un passé, des repères qu’il a perdu. Il décide la mort d’un autre. Pas n’importe qui, non, celui qu’il croit avoir pris le cœur de sa maîtresse. Mais elle l’aurait quitté de toute manière, puisqu’il est mort et qu’avoir une maîtresse, pour un mort, ce n’est pas acceptable selon la bonne société.

 

Evidemment, cette mort qu’il a décidée est pareille à la sienne. Il n’est pas question de sang. C’est pire, c’est de mort sociale qu’il s’agit.

 

Et puis, il y a un amour, dont personne ne sait s’il est terminé. Mais lui sait qu’il ne peut reprendre, qu’elle en a décidé autrement, parce qu’il est un mort. Il reste une affection, ou peut-être veut-il qu’il en soit ainsi.

 

Il va naviguer entre sa résolution de mener cet homme qu’il ne connaît pas vers la mort et un amour qui n’existe plus vraiment pour une maîtresse qui pourtant reste très présente.

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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 12:00

Il marche. Il est seul. Il ne sait pourquoi, ni comment, il s’est retrouvé rue de l’Université, il ne reconnaît pas l’immeuble où il a habité près de trente ans plus tôt. Pourtant, la rue n’a guère changé, elle devait être déjà très semblable à ce qu’elle est maintenant. Peut-être certains porches qui étaient ouverts autrefois sont-ils aujourd’hui fermés, peut-être les bourgeois de ce quartier veulent-ils se calfeutrer encore plus, mais la rue, elle, est la même.

 

Il marche. Il recherche son passé, à moins que ce ne soit son présent. Qu’est devenu le jeune homme brillant, promis à un si bel avenir, qui arpentait lui aussi cette rue ? C’est un jour d’été, Paris est écrasé sous cette chaleur accablante qui s’abat parfois sur cette ville qui ne connaît pas la mesure. C’est l’après midi, la ville pourrait être endormie. Les bourgeois de la rue de l’Université ont quitté la capitale, ils sont sur la côte, ils sont entre eux. Lui, il n’est pas l’un d’entre eux, il n’a jamais voulu être l’un de ceux là. Pourtant, il est là, dans cette rue. Il marche. Il observe les immeubles, reconnaît les rues qu’il traverse, qui lui ont été familières, qui lui sont étrangères. Des étudiants sortent de la faculté de médecine, cela le surprend, en plein mois d’août. Ces jeunes hommes et femmes, promis à un avenir radieux, le ramènent à l’époque où lui aussi regardait insouciant le futur, où il croyait, naïf, rencontrer cet avenir brillant qu’on lui promettait par la simple vertu du travail bien fait, sans comprendre que, dans ce pays et à ce moment là, l’apparence avait beaucoup plus d’importance que la réalité.

 

Il marche. Il a quitté la rue de l’Université, il est rue Jacob. Il n’ira pas à Saint Germain des Prés, pas sur cette place près de l’église, cette place avec ses cafés fameux. Il n’en a pas envie et d’ailleurs, le jeune homme qu’il était n’aimait pas ces lieux de foule où l’on se montre. Il préférait déjà ces rues où ni les touristes ni les mondains ne vont. Bien des immeubles portent pourtant des plaques, pour rappeler qu’un musicien célèbre y a habité, qu’un traité important y fut signé, des plaques que personne ne lit.

 

Il marche, il aperçoit la place de Furstemberg. Non, il ne va pas s’y avancer. Il se souvient de cet endroit, il se dit qu’il l’aime. Mais non, il n’y va pas, il préfère continuer son chemin. Il sait pourtant qu’il va quitter les rues calmes, retrouver l’agitation, le boulevard Saint Germain. Il est seul, il restera seul dans la foule.

 

Marcher, marcher encore, sans but réel, sans même vraiment rechercher les traces du jeune homme qu’il a cru retrouver rue de l’Université. Il passe devant des immeubles où jadis il est entré, il le sait, mais les souvenirs ne s’imposent pas à lui, il avance dans la chaleur, il n’a pas de but, si ce n’est celui de se rencontrer lui-même. Le voici Place Saint André des Arts, il est passé devant quelques cinémas qu’il a fréquentés, où il a vu quelques classiques oubliés, dans une salle presque déserte, une autre après-midi, dans un autre temps, celui de sa jeunesse. Il remarque qu’ici, bien que la rue soit immuable, tout a changé. Les enseignes ne sont plus les mêmes, les restaurants ont disparu, la Rôtisserie Périgourdine a été remplacée par une pizzeria. Il s’en désole, il s’en moque puisqu’il n’a jamais mangé dans cet immeuble, ni sous son ancien nom, ni sous le nouveau.

 

Il ne sait pas où il va. Il est fatigué. Le jeune homme est un quinquagénaire. Il traverse la Seine, il est sur l’île de la Cité. Les touristes sont alignés pour visiter la Sainte Chapelle. Lui, il préfère aller se perdre au marché aux fleurs. Il remarque encore quelques plaques à la mémoire de braves tombés pour la Libération de Paris, ex-voto portant des noms dont, bientôt, plus personne ne se souviendra. Il se dit que ces jours là, bien avant sa naissance mais si proches, devaient ressembler à cette journée où il marche dans Paris: la même chaleur, les mêmes pierres. Pas de touristes bien sûr, des soldats, des coups de feu, la mort. Il pense à sa mort. N’est-il pas mort déjà ?

 

Il a perdu son compte en banque, dans la société où il vit, c’est comme si il était mort. Mais il s’en moque, cela n’a pas d’importance pour lui, il sait que de cette mort là, on finit par revenir.

 

Il est mort pourtant. Il a perdu sa femme. Elle l’a abandonné.

 

Il a perdu sa maîtresse, elle lui en a préféré un autre, plus jeune, plus riche, plus conforme à ce que la société attend d’un amant.

 

Il pense à cet homme qui représente tellement bien tout ce que lui a en horreur: l’amour de l’argent, le mépris de ceux qui n’ont pas les mêmes valeurs, la servitude acceptée au service de maîtres encore plus riches. Il n’a pas de haine pour cet homme qui a détourné sa maîtresse de lui. Non, il n’a pas de haine mais il sait qu’il va le détruire. Oui, le détruire, cet homme qu’il ne connaît pas, qui ne le connaît pas. Oui, le détruire, cet homme qu’il voit comme un symbole de tout ce qu’il déteste et qui l’a précipité dans la mort.

 

Il ne sait pas encore comment s’y prendre. Il sait qu’il va le faire. Cet inconnu va payer pour tous les autres, tous ses semblables qui ont détruit son monde en adorant leur seul dieu, l’argent.

 

Il entre dans une boutique du marché aux fleurs. Malgré les touristes, le calme y règne. Il observe une orchidée. Il cherche un plan pour détruire celui qu’il a désigné comme son ennemi.

 

Cet homme va mourir. Mais pas d’une mort physique, ce serait trop doux. Non, c’est à la mort sociale qu’il est condamné. Il sait que c’est injuste, car cet homme n’a commis aucun crime, n’a même pas cherché à lui nuire, pas directement, pas sciemment. Mais il est résolu. Cet homme, qui a détourné sa maîtresse en lui laissant entrevoir un monde de dupes, doit payer. Payer pour tous ses semblables.

 

Il aperçoit Notre-Dame. Il ne croit pas en ce dieu. Il lui parle parfois. Il lui arrive même d’entendre des réponses. Mais il ne croit pas en ce dieu qui se dit d’amour et laisse commettre tant d’atrocités, en son nom. Il a envie de demander à ce dieu comment s’y prendre pour immoler celui qu’il a désigné. Il n’attend pas de réponse.

 

Il sait qu’il devra trouver lui-même. Il n’est pas inquiet, il sait qu’il trouvera. Il ne sait pas quand, ni comment, mais il sait. Et il a tout son temps. Il est mort.

 

Chapitre suivant : Planification

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 12:00

Chapitre précédent : Résolution

 

Il a pris sa résolution et a quitté la foule parisienne. Il est chez lui, il est seul à nouveau, vraiment seul cette fois, pas simplement isolé du monde. Il a condamné cet homme mais que sait-il de lui ? Pas grand-chose. Il a un nom, le prénom d’un patron, le prénom de la maîtresse de ce patron et c’est à peu près tout. Il n’a qu’un autre détail un peu sérieux : il sait dans quel ville habite l’homme. C’est mince pour une condamnation à mort.

 

Il sait qu’il va le trouver : qui arrive à garder l’anonymat de nos jours ? Tout le monde laisse des traces sur internet. Il sait pourtant que ce n’est pas si simple, surtout pour son projet. Encore, s’il s’agissait de le retrouver et d’aller le supprimer, ce ne serait pas si compliqué, mais ce qu’il veut est plus élaboré : il doit vivre mais disparaître de la société, il doit être privé de tout ce qu’il vénère, son statut, ses amis s’il en a.

 

Il ne sait pas comment il va s’y prendre pour mettre en œuvre sa résolution. Pour l’instant, il a tellement peu d’information qu’il n’a aucune idée des faiblesses du condamné qu’il doit exécuter. Il en entrevoit une, au travers des imprudentes confessions de sa maîtresse, de son ancienne maîtresse plutôt puisque cet homme l’en a privé. Il sait qu’il est marié, qu’il dit n’avoir jamais trompé sa femme auparavant. Il perdra donc femme et maîtresse. Ce sera une première étape.

 

Il n’a toujours pas de plan, mais il a un premier objectif.

 

Il sait qu’en voulant détruire cet homme, il va détruire aussi ceux qui lui sont proches, il n’en éprouve cependant aucun remord, çà le surprend, çà le choque même. Mais c’est ainsi, il est déterminé. Après tout, la justice ne s’est jamais beaucoup souciée de la famille des condamnés à mort et aujourd’hui, c’est lui qui a rendu la justice, et il s’est désigné comme bourreau. Sa sentence est sans appel.

 

Elle est sans appel, mais il ne sait toujours pas comment l’appliquer. Le plan est simple : il mettra la femme de cet homme en présence de la maîtresse. La femme, il n’éprouve ni pitié ni compassion pour elle. Elle peut souffrir, cela lui est égal. La maîtresse, c’est autre chose. Il l’a aimée quand elle était la sienne, sa maîtresse à lui, avant qu’elle ne le trahisse pour cet homme d’apparence. En souvenir de cet amour passé, il hésite. L’amour n’est pas si passé que cela. Et puis, il voudrait que ce soit elle qui le quitte, qu’elle participe à l’exécution. Il sent que son plan est trop simpliste, qu’il faudrait trouver plus subtil. Il sait par leur maîtresse commune que sa femme a senti quelque chose, qu’elle a des doutes sur la fidélité de son exemplaire mari, de l’homme parfait. Il sent que c’est le point faible par lequel il faut attaquer. Il ne sait pas comment.

 

Il pense aux solutions immédiates. L’appel téléphonique anonyme est éliminé, la recherche dans l’annuaire ne donnant rien. La lettre, anonyme elle aussi, s’impose. Mais il ne connaît pas non plus l’adresse à laquelle la noire missive devrait être envoyée. Et puis, que dire ? « Madame, votre mari est infidèle ». Facile, mais un peu court. Même si elle est disposée à le croire, il lui faudra plus pour déclencher à son tour la guerre.

 

Pour le moment, il cherche à trouver comment il va opérer. Ce qu’il fera savoir à l’exécuteur qu’il a choisi, il n’en a pas d’idée précise. Il doit d’abord la trouver.

 

Et c’est là qu’il se souvient qu’il a été ce brillant jeune homme qui savait trouver une solution à tous les problèmes, aussi complexes fussent ils. Celui là, il ne lui semble pas si difficile. Il connaît le nom de celui qu’il veut détruire, il s’appelle Gilles Taillembelle. Par chance, ce n’est pas un nom très commun. L’homme parfait, tout à sa carrière, à son besoin de cultiver ses relations a forcément laissé des traces.

 

Et lui, il sait chercher, au moins sur internet. Avec un peu de chance, madame Taillembelle y aura elle aussi laissé quelques traces, il sera peut-être possible de l’y trouver, de lui laisser un message. Une fois que le moyen aura été construit, il sera bien temps de s’attaquer au contenu.

 

Mais pourquoi tous les ambitieux infatués ont-ils besoin d’étaler leur vie ainsi. Car ce Gilles Taillembelle n’échappe pas à la règle : il s’est inscrit sur plusieurs réseaux sociaux et n’importe qui peut reconstituer sa vie. Il est vulnérable, ce condamné, et le juge est satisfait.

 

Il a découvert son métier, il sait où il travaille : l’atteindre ne sera pas trop difficile, ce n’est qu’une question de temps. Mais pour l’instant, il cherche autre chose, il cherche la femme du condamné car c’est auprès d’elle qu’il a décidé de le discréditer d’abord.

 

Pour elle, c’est plus dur. Elle n’est pas inscrite à ces réseaux sociaux, pas sous son nom d’épouse, le seul qu’il connaisse. Et puis, il n’a même pas son prénom. Il doute. Va-t-il la trouver ? Il cherche, cela fait déjà plusieurs heures qu’il cherche en vain. Il se décourage. Il va abandonner, pour ce soir. Mais non, il ne peut pas, il doit continuer, essayer encore, jusqu’à ce qu’elle apparaisse. Il parcourt tous les résultats que proposent les outils de recherche sur internet, jusqu’à la dixième page, la centième, il ne veut pas renoncer.

 

Et il finit par trouver une madame Taillembelle. Il a même sa photo. Mais est-ce bien elle ? Est-ce bien l’épouse de son Gilles Taillembelle, l’homme parfait ? Il a découvert un prénom, Christine, mais comment s’assurer que cette Christine est bien celle de Gilles ?

 

Il ne voit qu’une solution : il faut trouver son adresse. Peut-être auront-ils laissé une indication des deux prénoms sur la boite à lettre. Mais comment faire, l’annuaire n’ayant rien donné.

 

Il repart sur internet. La nuit est très avancée, mais peu importe, il n’a pas sommeil. Il a une exécution à organiser.

 

L’homme parfait a certainement commis une imprudence, son adresse doit être écrite quelque part sur internet. Il a appris beaucoup depuis le début de la soirée sur cet homme dont il ignorait presque tout quelques heures plus tôt, ce qui ne l’avait pas empêché de le condamner. L’homme parfait, quand il ne séduit pas les maîtresses des autres, a un métier. Il est satisfait d’avoir découvert que ce métier colle bien à l’image lisse que l’homme parfait donne : Monsieur Gilles Taillembelle est conseiller en finances privées. Encore un expert de l’évasion fiscale, des placements à haute rentabilité. Oui, tout ce qu’il déteste. C’est un serviteur de l’argent roi. Il a encore moins de remord à exécuter la sentence qu’il a prononcée.

 

C’est grâce à cette activité méprisable, et sans doute à l’avidité de cet individu qui en vit, qu’il a finit par la trouver, cette adresse. Car Taillembelle, non content d’exercer son sinistre métier au service d’une entreprise a voulu le faire aussi en consultant indépendant, et s’est pour cela inscrit au registre du commerce. Il a fait une erreur, il a donné une adresse.  L’annuaire téléphonique ne propose bien sûr personne du nom de Taillembelle à cette adresse mais il semble indiquer que c’est celle d’un immeuble d’habitation, pas de bureaux.

 

Il ne peut en être sûr. Mais vérifier n’est pas compliqué, il suffit de se rendre sur place et de contrôler ce qui est écrit sur la boite à lettre. Il n’hésite pas et malgré la fatigue prend le volant pour parcourir les quelques kilomètres qui le séparent de ce qu’il pense être la résidence du condamné.

 

Oui, il y a bien un Taillembelle. Mieux il est écrit Gilles et Christine Taillembelle. Il n’a plus de doute. C’est là. Et celle qu’il a découverte est bien l’épouse trompée qu’il cherche. Il hésite : va-t-il l’alerter par courrier électronique ou choisir un vecteur plus classique. Il pense à se protéger : non qu’il craigne des représailles ou l’action de la police, il est mort déjà et ne s’en soucie plus. Mais il veut être libre jusqu’à la pleine exécution de sa sentence. Il veut voir le résultat, la déchéance de l’homme parfait. Il sait que ce sera certainement long et il veut, tout mort qu’il est, voir ce réjouissant spectacle jusqu’à son terme.

 

Il connaît des moyens de préserver l’anonymat de messages électroniques, il sait d’ailleurs que c’est à la portée de n’importe quel curieux un peu astucieux. Il pourrait donc choisir cette solution mais elle a un inconvénient, de taille, il ne pourra pas savoir à coup sûr si elle le reçoit. Alors il cherche une autre façon de l’atteindre.

 

En la dénichant, il a aussi découvert où elle travaille. Et il sait qu’avec un nom et une entreprise, on arrive à joindre une personne, on arrive même assez facilement à lui parler directement. Il attend le matin avec impatience.

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 22:00

Il a envie d’abandonner Taillembelle à son sort, peu lui importe qu’il s’en tire au fond. Il se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, il est allé guetter près du domicile du condamné pour tenter de savoir s’il y habitait toujours, si sa femme  l’avait accepté malgré ce qu’elle avait découvert. Aujourd’hui, il n’a même plus envie de savoir. Il a exécuté la sentence qu’il avait prononcée un jour d’été, un jour où lui-même était un mort errant sous le soleil. Il sait que sa situation n’a guère changé, qu’il est toujours seul, qu’il pourrait être encore plus seul dans ce monde qui rejette si facilement ceux qui s’écartent, volontairement ou non, de la route qui a été définie et que chacun doit suivre. Taillembelle aussi a quitté la route, mais lui ne l’a probablement pas encore totalement réalisé. Taillembelle espère encore que Weber changera d’avis, comprendra que tout cela n’a été qu’une machination. Quelle importance si cela arrivait ? Car Taillembelle a vu le monde des morts, il ne peut plus l’ignorer.

 

 

Encore une fois, c’est l’image de Juline qui lui revient. Il sait que jamais il ne la retrouvera, qu’elle a depuis longtemps déjà oublié Taillembelle mais qu’elle les a tous deux remplacés. Il ferait mieux d’oublier Juline, mais c’est impossible. Il ne sait même plus s’il l’aime. Elle est là, dans son esprit, c’est tout. Aurait-il fait tout cela sans l’espoir de la retrouver ? Il n’a plus cet espoir, il sait que même s’il sort peu à peu du monde des morts, il ne reviendra jamais parmi ces vivants de l’apparence, il n’en a pas l’envie et il se sent trop vieux pour accepter encore les compromissions auxquelles les ambitieux comme Taillembelle adhèrent sans hésiter. Il n’est plus en position d’avoir une maîtresse et il n’est pas l’homme dont Juline voudrait comme mari, malgré toute l’affection qu’elle lui a montrée, même ces dernières semaines.

 

Il se sent dans une impasse. La chasse qu’il a menée contre sa victime a perdu son sens et il ne sait comment en sortir. Il aimerait abattre Weber, et Bourget aussi, mais cela ne dépend plus de lui.

 

Qu’a-t-il encore à faire parmi les vivants ? Ce n’est plus Juline qu’il voit, c’est le canal. Mais jamais il n’en aura le courage. Il va vivre, rester un mort errant quelques temps. Il ne veut pas rentrer dans le rang, mais saura-t-il l’éviter ?

 

Oui, il est dans une impasse. Il doit en sortir, même s’il n’a plus de but, même s’il n’a plus d’exécution à terminer. 

 

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:02

Il se sent mal, inactif, inutile. L’image de l’eau lui revient : le canal, le fleuve. Il voit son cadavre flotter entre deux eaux. Il sait qu’il doit lutter, chasser les pensées morbides. Toutes ces dernières semaines, la chasse qu’il a menée l’a tenu à peu près vivant, lui a évité aussi de voir son propre sort. Les quelques brefs instants où il a vu Juline, où il lui a parlé, l’ont rattaché au monde des vivants en lui rendant un espoir, tout mince qu’il fût, de la retrouver. Maintenant, sa chasse est finie, il n’est même plus certain d’avoir eu raison de s’attaquer à Taillembelle et quant à ce qu’il a fini par déclencher, il n’a aucun moyen d’agir sur cela, il ne peut qu’attendre.

 

Heureusement, il lui reste les comprimés que le médecin lui avait prescrits. Un quart de comprimé. Il en prend un entier et s’allonge. Le sommeil vient.

 

Il rêve. Il rêve de l’eau. Il est redevenu un petit garçon qui marche le long du canal : c’est l’été, il est sur un chemin de hallage, il tient son grand-père par la main, ou bien est-ce son grand-père qui le tient. Il y a des coquelicots. A sa droite, c’est le canal, et de l’autre côté, à gauche de son grand-père, il voit l’herbe. Elle est verte, elle est haute. Elle est rouge aussi. Les fleurs. L’eau est brune, elle sent le gasoil. Il y a aussi une odeur de goudron chaud. Il entend son grand-père lui parler de la vie des mariniers, des chargements qu’on attend, qu’il faut trouver pour reprendre le voyage. Une péniche est amarrée, elle est vide, elle attend qu’on lui trouve quelques tonnes de sable à transporter pour partir vers un autre canal, une autre ville, un autre pays. Son grand-père lui parle des chevaux qui tiraient les chalands, qu’on a remplacés par des tracteurs qui ont disparu, parce que l’on a inventé l’automoteur. Avant, on les tirait à bras d’homme, mais lui, il n’a pas vu cela. Ils sont bien. Qu’il est grand, pépé. L’eau est là, si proche.

 

L’eau, le canal, il a besoin de sentir le canal, et d’y retrouver l’âme de ses ancêtres, ou la sienne qui lui semble tellement lointaine, tellement perturbée par ce qu’il a organisé et qu’il ne reconnaît plus. Le canal de son enfance n’existe pas à Paris : la Seine est trop large, le canal Saint Martin trop abandonné par la navigation. Il pourrait chercher l’Oise ou la Marne, plus à son échelle. Il réalise que c’est l’eau qu’il veut, et l’eau d’un canal, qui coule lentement, presque sans courant d’une écluse à la suivante. Les péniches dont son grand-père lui parlait ont elles aussi disparu, remplacées par des convois sans âme et où les hommes viennent comme à l’usine, où ils n’habitent plus. Il sait aussi qu’il ne retrouvera pas cette humanité qu’il a cherchée au cours de toutes ses errances dans Paris, quand il ne rencontrait ni le fantôme du jeune homme brillant, ni celui du puceau lubrique. L’âme de ses ancêtres, son âme, est dans le fleuve, ou dans le canal, et peu importe quel fleuve, peu importe quel canal. Cette eau est la maison de son âme et de celle de ceux qui l’ont précédé.

 

Pont esquerchin

Années 60

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:01

Il va sortir, aller marcher dans Paris. Il va repartir à la recherche du jeune homme brillant. Non, à la recherche du puceau lubrique qu’il était aussi. Ce n’est plus la rue de l’Université qu’il va retrouver mais la rue Saint Denis. Le jeune homme brillant avait aussi une face cachée, la nuit il sortait et allait admirer ces corps inconnus et offerts. Il se contentait de regarder et rentrait se livrer à des plaisirs solitaires. Il aimait cette foule qu’il croisait la nuit. Il voudrait la retrouver mais tant d’années se sont écoulées : les jeunes beautés trop maquillées, trop court vêtues, trop peu vêtues, dont il devinait les corps, doivent être fanées. Il craint que certaines d’entre elles ne soient toujours alignées dans cette rue, vieillies, fatiguées. Il a pitié d’elles. Ce sont elles aussi des mortes que la société rejette mais dont elle a besoin. Il se souvient de ce chanteur qui s’installait place des Innocents et répétait chaque soir le répertoire de Brassens que lui aussi connaissait par cœur. Il se dit qu’il a disparu, qu’il a rejoint le club des amis de Georges dans l’au-delà. Quel au-delà?

 



La rue est déserte. Ni les clients, ni les filles ne sont là. Autrefois, elles étaient des dizaines entre la rue de Turbigo et la porte Saint Denis et il y avait tant d’hommes, jeunes et vieux, qui passaient, s’arrêtaient, leur parlaient et parfois disparaissaient avec l’une d’elle derrière une porte. Ce soir, il ne voit que quelques femmes usées qui ne lancent même plus le «tu viens chéri» dont il se rappelle. Il se doute bien qu’elles ne lui diraient plus les «beau garçon» ou «petit chéri» qui l’amusaient mais elles sont tellement tristes qu’il comprend pourquoi si peu d’hommes déambulent dans cette rue qu’il a connue si vivante, même en fin de nuit. Il espérait retrouver cette animation joyeuse, il ne voit que son côté sordide. Il n’a pas plus croisé le puceau lubrique qu’il n’avait retrouvé le jeune homme brillant de l’autre côté de la Seine ou, pas si loin, le long du canal.



Il descend vers la place des Innocents. Il sait qu’il n’y retrouvera pas l’homme qui enchaînait les accords de Brassens sur sa guitare. L’endroit est encore plus triste qu’il ne l’avait imaginé. Des touristes, des jeunes désoeuvrés. Mais pas la foule de ses souvenirs. Le Paris de sa jeunesse est mort, comme lui, victime de la même société de l’apparence qui n’aime pas la bohême des pauvres. Il sait que chaque génération perd son Paris. Celui qu’il n’a pas connu et dont il rêvait au canal Saint Martin, ce Paris laborieux qui a laissé la place au Paris clinquant qui convient aux hommes parfaits d’une société où l’ordre a pris la première place, où tout est prévu, où les poètes n’ont plus leur place, où on appelle artistes des bouffons vulgaires qui ne déclenchent que les rires enregistrés et ceux qui les suivent. Il est pris de l’envie d’aller voir le théâtre Fontaine où il avait applaudi Pierre Desproges. Qui se souvient encore de celui qui savait rire de tout, mais pas avec n’importe qui, et même du cancer qui le tuait. Mais à quoi bon chercher encore une ombre. La société qu’il exècre est faite pour les hommes parfaits qui la servent docilement. Alors, il doivent rire quand on le leur demande, de la vulgarité et surtout pas d’une subtilité qu’on leur a appris à ne pas comprendre. On les a même sélectionnés sur ce critère là, les hommes parfaits. Surtout, qu’ils ne pensent pas. Ou alors qu’ils croient penser en singeant les maîtres.



Il peut rentrer, sa détermination est confortée.

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:00

Il s’est trompé de cible, il s’est trompé de méthode. Il est fatigué de vivre parce qu’il ne voit pas d’issue à cette mort dans laquelle il est. La condamnation qu’il avait prononcée l’a tenu debout un temps mais c’est fini. Que sa sentence ait ou pas été exécutée ne change rien à son sort. Et même ce qu’il a lancé, sans s’en rendre compte, ne l’aide pas. Il aurait dû aller casser la figure de ces gens de sa banque, ceux qui l’ont laissé s’enfoncer, qui ont appuyé sur sa tête quand il surnageait encore. Il aurait pu aller tuer Vaguignet, cet individu obséquieux et répugnant. Oui, le tuer, faire couler son sang. Et mourir.

 



Cette fois, c’est à la mort qu’il pense, la vraie, pas celle où il dit errer. Il voit le canal, il sait qu’il n’aura jamais le courage de s’y jeter et de s’y laisser couler. Mourir avec l’image de Delphine et emporter à jamais son amour. Et rejoindre le canal, d’où il n’aurait jamais dû partir.



Il a un nouvel objectif, la mort de Vaguignet. Il sait pourtant que cet homme là a été bien plus incompétent que méchant mais il ne lui pardonne pas ses mensonges, son ton mielleux quand il espérait encore gagner de l’argent avec le mauvais client qu’il était devenu, toucher ses primes et commissions peut-être. Vaguignet serait un petit joueur dans le monde de Taillembelle, Weber et Bourget, l’esclave des esclaves de luxe qui le mépriseraient. Il se rend compte que l’élimination de Vaguignet était une tâche plus en rapport avec ses moyens.



Cette fois, ce n’est plus la déchéance de son ennemi qu’il envisage, il veut sa mort, il veut voir son sang, son corps déchiqueté. Mort, il le veut mort. Il ne sait pas plus comment s’y prendre que pour l’autre mort, la mort sociale qu’il a décrétée pour Taillembelle. Il saura. Il pense à fabriquer une bombe, à la déposer dans l’agence bancaire, à la faire sauter avec lui peut être. Il lui reste assez de souvenir de chimie pour y arriver, et il paraît que l’on peut trouver facilement le mode opératoire sur internet. Il ne vérifie pas, cette mise en scène le dégoûte. Il voudrait plutôt le tuer et sentir son ennemi mourir en silence, le regarder agoniser et lui dire pourquoi il meurt, à cause du mépris dont il a fait preuve.



Quand il cherchait à détruire Taillembelle, il s’était dit que tuer, par le sang, serait plus facile. En un sens, oui, çà l’est : il suffit de trouver le moment, le lieu, le moyen et ce serait l’espace d’un instant. Il hait Vaguignet, il a de bonnes raisons, bien plus que pour Taillembelle. Il voudrait le voir souffrir, le voir mourir aussi. Mais le tuer, non, il ne le peut pas.



C’est à sa mort, la sienne, qu’il pense. La mort, il n’en a plus peur. Qu’il trouve Dieu ou le néant, il n’a pas peur.



« Dieu ! Sors moi de là ! Mourir ? Et après ? Si je meurs, est ce que je ne laisse pas en chemin un travail inachevé ? Si je tue Vaguignet, que feras tu ? Et comment as-tu pu laissé se créer un être aussi méprisable ? Vaguignet, pire que Taillembelle. Mais je te connais, tu vas me reprocher ma haine, me dire que je dois pardonner. Il m’a tué ce salopard, tu ne peux pas comprendre çà ? Mais si, tu comprends, tu comprends tout, tu es tout, tu es Dieu. Je l’oublie parfois. Est-ce toi qui me fait penser à tuer, et à mourir ? Je m’en fous de cette loque, de ce Vaguignet. Il ne vaut même pas le temps d’y penser. Et moi qui te demandais un miracle, un miracle pour faire revenir Delphine vers moi. Est-ce toi qui m’envoies la mort en réponse ? Celle de ce chancre de Vaguignet, et la mienne ? Le canal. Je l’aime le canal, mais pas au point d’y mourir. Tu es un monstre, Dieu ! Ou alors tu as de drôles de voies pour faire comprendre aux imbéciles dans mon genre ce qu’ils doivent faire. »



Il est encore retourné vers Dieu, à sa façon, comme toujours. Est-ce Dieu ou est-ce lui qui vient de décider qu’il allait se battre, ne plus vouloir mourir, et achever Taillembelle, Weber et Bourget.

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Published by Lyonnel Groulez - dans Crime passionnel
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