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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 22:00

Il a envie d’abandonner Taillembelle à son sort, peu lui importe qu’il s’en tire au fond. Il se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, il est allé guetter près du domicile du condamné pour tenter de savoir s’il y habitait toujours, si sa femme  l’avait accepté malgré ce qu’elle avait découvert. Aujourd’hui, il n’a même plus envie de savoir. Il a exécuté la sentence qu’il avait prononcée un jour d’été, un jour où lui-même était un mort errant sous le soleil. Il sait que sa situation n’a guère changé, qu’il est toujours seul, qu’il pourrait être encore plus seul dans ce monde qui rejette si facilement ceux qui s’écartent, volontairement ou non, de la route qui a été définie et que chacun doit suivre. Taillembelle aussi a quitté la route, mais lui ne l’a probablement pas encore totalement réalisé. Taillembelle espère encore que Weber changera d’avis, comprendra que tout cela n’a été qu’une machination. Quelle importance si cela arrivait ? Car Taillembelle a vu le monde des morts, il ne peut plus l’ignorer.

 

 

Encore une fois, c’est l’image de Juline qui lui revient. Il sait que jamais il ne la retrouvera, qu’elle a depuis longtemps déjà oublié Taillembelle mais qu’elle les a tous deux remplacés. Il ferait mieux d’oublier Juline, mais c’est impossible. Il ne sait même plus s’il l’aime. Elle est là, dans son esprit, c’est tout. Aurait-il fait tout cela sans l’espoir de la retrouver ? Il n’a plus cet espoir, il sait que même s’il sort peu à peu du monde des morts, il ne reviendra jamais parmi ces vivants de l’apparence, il n’en a pas l’envie et il se sent trop vieux pour accepter encore les compromissions auxquelles les ambitieux comme Taillembelle adhèrent sans hésiter. Il n’est plus en position d’avoir une maîtresse et il n’est pas l’homme dont Juline voudrait comme mari, malgré toute l’affection qu’elle lui a montrée, même ces dernières semaines.

 

Il se sent dans une impasse. La chasse qu’il a menée contre sa victime a perdu son sens et il ne sait comment en sortir. Il aimerait abattre Weber, et Bourget aussi, mais cela ne dépend plus de lui.

 

Qu’a-t-il encore à faire parmi les vivants ? Ce n’est plus Juline qu’il voit, c’est le canal. Mais jamais il n’en aura le courage. Il va vivre, rester un mort errant quelques temps. Il ne veut pas rentrer dans le rang, mais saura-t-il l’éviter ?

 

Oui, il est dans une impasse. Il doit en sortir, même s’il n’a plus de but, même s’il n’a plus d’exécution à terminer. 

 

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:02

Il se sent mal, inactif, inutile. L’image de l’eau lui revient : le canal, le fleuve. Il voit son cadavre flotter entre deux eaux. Il sait qu’il doit lutter, chasser les pensées morbides. Toutes ces dernières semaines, la chasse qu’il a menée l’a tenu à peu près vivant, lui a évité aussi de voir son propre sort. Les quelques brefs instants où il a vu Juline, où il lui a parlé, l’ont rattaché au monde des vivants en lui rendant un espoir, tout mince qu’il fût, de la retrouver. Maintenant, sa chasse est finie, il n’est même plus certain d’avoir eu raison de s’attaquer à Taillembelle et quant à ce qu’il a fini par déclencher, il n’a aucun moyen d’agir sur cela, il ne peut qu’attendre.

 

Heureusement, il lui reste les comprimés que le médecin lui avait prescrits. Un quart de comprimé. Il en prend un entier et s’allonge. Le sommeil vient.

 

Il rêve. Il rêve de l’eau. Il est redevenu un petit garçon qui marche le long du canal : c’est l’été, il est sur un chemin de hallage, il tient son grand-père par la main, ou bien est-ce son grand-père qui le tient. Il y a des coquelicots. A sa droite, c’est le canal, et de l’autre côté, à gauche de son grand-père, il voit l’herbe. Elle est verte, elle est haute. Elle est rouge aussi. Les fleurs. L’eau est brune, elle sent le gasoil. Il y a aussi une odeur de goudron chaud. Il entend son grand-père lui parler de la vie des mariniers, des chargements qu’on attend, qu’il faut trouver pour reprendre le voyage. Une péniche est amarrée, elle est vide, elle attend qu’on lui trouve quelques tonnes de sable à transporter pour partir vers un autre canal, une autre ville, un autre pays. Son grand-père lui parle des chevaux qui tiraient les chalands, qu’on a remplacés par des tracteurs qui ont disparu, parce que l’on a inventé l’automoteur. Avant, on les tirait à bras d’homme, mais lui, il n’a pas vu cela. Ils sont bien. Qu’il est grand, pépé. L’eau est là, si proche.

 

L’eau, le canal, il a besoin de sentir le canal, et d’y retrouver l’âme de ses ancêtres, ou la sienne qui lui semble tellement lointaine, tellement perturbée par ce qu’il a organisé et qu’il ne reconnaît plus. Le canal de son enfance n’existe pas à Paris : la Seine est trop large, le canal Saint Martin trop abandonné par la navigation. Il pourrait chercher l’Oise ou la Marne, plus à son échelle. Il réalise que c’est l’eau qu’il veut, et l’eau d’un canal, qui coule lentement, presque sans courant d’une écluse à la suivante. Les péniches dont son grand-père lui parlait ont elles aussi disparu, remplacées par des convois sans âme et où les hommes viennent comme à l’usine, où ils n’habitent plus. Il sait aussi qu’il ne retrouvera pas cette humanité qu’il a cherchée au cours de toutes ses errances dans Paris, quand il ne rencontrait ni le fantôme du jeune homme brillant, ni celui du puceau lubrique. L’âme de ses ancêtres, son âme, est dans le fleuve, ou dans le canal, et peu importe quel fleuve, peu importe quel canal. Cette eau est la maison de son âme et de celle de ceux qui l’ont précédé.

 

Pont esquerchin

Années 60

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:01

Il va sortir, aller marcher dans Paris. Il va repartir à la recherche du jeune homme brillant. Non, à la recherche du puceau lubrique qu’il était aussi. Ce n’est plus la rue de l’Université qu’il va retrouver mais la rue Saint Denis. Le jeune homme brillant avait aussi une face cachée, la nuit il sortait et allait admirer ces corps inconnus et offerts. Il se contentait de regarder et rentrait se livrer à des plaisirs solitaires. Il aimait cette foule qu’il croisait la nuit. Il voudrait la retrouver mais tant d’années se sont écoulées : les jeunes beautés trop maquillées, trop court vêtues, trop peu vêtues, dont il devinait les corps, doivent être fanées. Il craint que certaines d’entre elles ne soient toujours alignées dans cette rue, vieillies, fatiguées. Il a pitié d’elles. Ce sont elles aussi des mortes que la société rejette mais dont elle a besoin. Il se souvient de ce chanteur qui s’installait place des Innocents et répétait chaque soir le répertoire de Brassens que lui aussi connaissait par cœur. Il se dit qu’il a disparu, qu’il a rejoint le club des amis de Georges dans l’au-delà. Quel au-delà?

 



La rue est déserte. Ni les clients, ni les filles ne sont là. Autrefois, elles étaient des dizaines entre la rue de Turbigo et la porte Saint Denis et il y avait tant d’hommes, jeunes et vieux, qui passaient, s’arrêtaient, leur parlaient et parfois disparaissaient avec l’une d’elle derrière une porte. Ce soir, il ne voit que quelques femmes usées qui ne lancent même plus le «tu viens chéri» dont il se rappelle. Il se doute bien qu’elles ne lui diraient plus les «beau garçon» ou «petit chéri» qui l’amusaient mais elles sont tellement tristes qu’il comprend pourquoi si peu d’hommes déambulent dans cette rue qu’il a connue si vivante, même en fin de nuit. Il espérait retrouver cette animation joyeuse, il ne voit que son côté sordide. Il n’a pas plus croisé le puceau lubrique qu’il n’avait retrouvé le jeune homme brillant de l’autre côté de la Seine ou, pas si loin, le long du canal.



Il descend vers la place des Innocents. Il sait qu’il n’y retrouvera pas l’homme qui enchaînait les accords de Brassens sur sa guitare. L’endroit est encore plus triste qu’il ne l’avait imaginé. Des touristes, des jeunes désoeuvrés. Mais pas la foule de ses souvenirs. Le Paris de sa jeunesse est mort, comme lui, victime de la même société de l’apparence qui n’aime pas la bohême des pauvres. Il sait que chaque génération perd son Paris. Celui qu’il n’a pas connu et dont il rêvait au canal Saint Martin, ce Paris laborieux qui a laissé la place au Paris clinquant qui convient aux hommes parfaits d’une société où l’ordre a pris la première place, où tout est prévu, où les poètes n’ont plus leur place, où on appelle artistes des bouffons vulgaires qui ne déclenchent que les rires enregistrés et ceux qui les suivent. Il est pris de l’envie d’aller voir le théâtre Fontaine où il avait applaudi Pierre Desproges. Qui se souvient encore de celui qui savait rire de tout, mais pas avec n’importe qui, et même du cancer qui le tuait. Mais à quoi bon chercher encore une ombre. La société qu’il exècre est faite pour les hommes parfaits qui la servent docilement. Alors, il doivent rire quand on le leur demande, de la vulgarité et surtout pas d’une subtilité qu’on leur a appris à ne pas comprendre. On les a même sélectionnés sur ce critère là, les hommes parfaits. Surtout, qu’ils ne pensent pas. Ou alors qu’ils croient penser en singeant les maîtres.



Il peut rentrer, sa détermination est confortée.

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 21:00

Il s’est trompé de cible, il s’est trompé de méthode. Il est fatigué de vivre parce qu’il ne voit pas d’issue à cette mort dans laquelle il est. La condamnation qu’il avait prononcée l’a tenu debout un temps mais c’est fini. Que sa sentence ait ou pas été exécutée ne change rien à son sort. Et même ce qu’il a lancé, sans s’en rendre compte, ne l’aide pas. Il aurait dû aller casser la figure de ces gens de sa banque, ceux qui l’ont laissé s’enfoncer, qui ont appuyé sur sa tête quand il surnageait encore. Il aurait pu aller tuer Vaguignet, cet individu obséquieux et répugnant. Oui, le tuer, faire couler son sang. Et mourir.

 



Cette fois, c’est à la mort qu’il pense, la vraie, pas celle où il dit errer. Il voit le canal, il sait qu’il n’aura jamais le courage de s’y jeter et de s’y laisser couler. Mourir avec l’image de Delphine et emporter à jamais son amour. Et rejoindre le canal, d’où il n’aurait jamais dû partir.



Il a un nouvel objectif, la mort de Vaguignet. Il sait pourtant que cet homme là a été bien plus incompétent que méchant mais il ne lui pardonne pas ses mensonges, son ton mielleux quand il espérait encore gagner de l’argent avec le mauvais client qu’il était devenu, toucher ses primes et commissions peut-être. Vaguignet serait un petit joueur dans le monde de Taillembelle, Weber et Bourget, l’esclave des esclaves de luxe qui le mépriseraient. Il se rend compte que l’élimination de Vaguignet était une tâche plus en rapport avec ses moyens.



Cette fois, ce n’est plus la déchéance de son ennemi qu’il envisage, il veut sa mort, il veut voir son sang, son corps déchiqueté. Mort, il le veut mort. Il ne sait pas plus comment s’y prendre que pour l’autre mort, la mort sociale qu’il a décrétée pour Taillembelle. Il saura. Il pense à fabriquer une bombe, à la déposer dans l’agence bancaire, à la faire sauter avec lui peut être. Il lui reste assez de souvenir de chimie pour y arriver, et il paraît que l’on peut trouver facilement le mode opératoire sur internet. Il ne vérifie pas, cette mise en scène le dégoûte. Il voudrait plutôt le tuer et sentir son ennemi mourir en silence, le regarder agoniser et lui dire pourquoi il meurt, à cause du mépris dont il a fait preuve.



Quand il cherchait à détruire Taillembelle, il s’était dit que tuer, par le sang, serait plus facile. En un sens, oui, çà l’est : il suffit de trouver le moment, le lieu, le moyen et ce serait l’espace d’un instant. Il hait Vaguignet, il a de bonnes raisons, bien plus que pour Taillembelle. Il voudrait le voir souffrir, le voir mourir aussi. Mais le tuer, non, il ne le peut pas.



C’est à sa mort, la sienne, qu’il pense. La mort, il n’en a plus peur. Qu’il trouve Dieu ou le néant, il n’a pas peur.



« Dieu ! Sors moi de là ! Mourir ? Et après ? Si je meurs, est ce que je ne laisse pas en chemin un travail inachevé ? Si je tue Vaguignet, que feras tu ? Et comment as-tu pu laissé se créer un être aussi méprisable ? Vaguignet, pire que Taillembelle. Mais je te connais, tu vas me reprocher ma haine, me dire que je dois pardonner. Il m’a tué ce salopard, tu ne peux pas comprendre çà ? Mais si, tu comprends, tu comprends tout, tu es tout, tu es Dieu. Je l’oublie parfois. Est-ce toi qui me fait penser à tuer, et à mourir ? Je m’en fous de cette loque, de ce Vaguignet. Il ne vaut même pas le temps d’y penser. Et moi qui te demandais un miracle, un miracle pour faire revenir Delphine vers moi. Est-ce toi qui m’envoies la mort en réponse ? Celle de ce chancre de Vaguignet, et la mienne ? Le canal. Je l’aime le canal, mais pas au point d’y mourir. Tu es un monstre, Dieu ! Ou alors tu as de drôles de voies pour faire comprendre aux imbéciles dans mon genre ce qu’ils doivent faire. »



Il est encore retourné vers Dieu, à sa façon, comme toujours. Est-ce Dieu ou est-ce lui qui vient de décider qu’il allait se battre, ne plus vouloir mourir, et achever Taillembelle, Weber et Bourget.

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